Le seul dessein politique est-il celui d’une République à la carte et d’une France en pièces détachées ?
Il est des décisions qui dépassent hélas les simples circonstances qui les ont vues naître. Et il est des choix institutionnels qui, sous couvert d’apaisement ou d’adaptation, engagent en réalité le destin même de la nation.
Le nouveau statut accordé à la Corse appartient à cette catégorie, car il faut bien appeler les choses par leur nom.
Ce qui motive aujourd’hui cette évolution n’est pas seulement la volonté de répondre à des réalités locales, c’est aussi, et surtout, de manière plus profonde, l’installation progressive d’une logique politique devenue dominante : celle d’une décentralisation sans fin, sans doctrine claire et surtout sans limite véritablement assumée.
Depuis quarante ans, chaque réforme territoriale est présentée comme un point d’équilibre. Pourtant aucune n’a jamais constitué un aboutissement. Chaque concession institutionnelle devient le point de départ d’une revendication nouvelle. Chaque exception crée un précédent. Chaque différenciation prépare la suivante.
Et voici une nouvelle fois le tour de la Corse.
Au nom de l’histoire, de la culture ou de la singularité territoriale, on accepte, une nouvelle fois, progressivement qu’une partie de la République puisse disposer de règles distinctes, d’un statut politique spécifique, demain peut-être d’un pouvoir normatif toujours plus autonome. Or une nation ne demeure forte que lorsque la loi fondamentale qui l’unit reste commune, et lorsque les citoyens demeurent tous égaux devant elle, quel que soit le territoire où ils vivent.
Ce qui inquiète ici n’est pas la reconnaissance des particularités corses. Celle-ci l’est depuis un moment. Et la France, tout au long de son histoire, a toujours su, nous le savons tous, intégrer des identités locales fortes et différentes, sans renoncer à son unité. Ce qui inquiète ici, c’est la dynamique générale dans laquelle cette réforme s’inscrit : celle d’une fragmentation progressive du cadre national, où l’appartenance territoriale tend peu à peu à primer sur la citoyenneté commune.
Et cette dynamique ne concerne plus seulement la Corse. Les accords récemment envisagés pour la Nouvelle-Calédonie ont déjà introduit une rupture majeure avec ce que nous sommes. En envisageant sans retenue l’existence d’institutions quasi étatiques, de mécanismes juridiques spécifiques et d’une logique de souveraineté différenciée, les instigateurs de tout cela, en jouant avec le feu, ont ouvert une brèche politique et constitutionnelle considérable.
Certes, la situation historique de la Nouvelle-Calédonie est singulière. Mais les principes, eux, ne demeurent jamais confinés à un seul territoire. Car ce qui est admis outre-mer finit toujours par nourrir des revendications ailleurs.
Ce qui est accordé aujourd’hui à la Corse sera demain invoqué par d’autres collectivités.
Pourquoi ce qui serait reconnu à Ajaccio serait-il refusé demain à d’autres territoires invoquant, eux aussi, leur identité, leur histoire ou leurs spécificités culturelles ? Selon quel principe l’État pourra-t-il encore fixer une limite crédible ?
Aucun pouvoir ne peut durablement gouverner par l’exception permanente. La République française n’est pas une juxtaposition de territoires associés par des arrangements variables selon les rapports de force du moment. Elle n’est pas davantage l’addition de communautés culturelles, historiques ou politiques particulières disposant chacune de droits différenciés. Elle est un ensemble indivisible, forgé par l’Histoire, porté par l’État et incarné par une souveraineté unique.
Or l’Histoire enseigne une vérité constante : les nations ne se délitent pas toujours dans le fracas. Elles peuvent aussi se dissoudre lentement dans l’accumulation des statuts particuliers, des ambiguïtés juridiques et des souverainetés morcelées. Et lorsque la loi cesse progressivement d’être la même pour tous, le risque apparaît toujours de voir émerger des logiques d’appartenance concurrentes, puis des réflexes communautaires que l’État ne parvient plus à contenir.
À mesure que les territoires obtiennent des compétences spécifiques, des normes adaptées et des pouvoirs autonomes, l’État cesse progressivement d’apparaître comme l’incarnation incontestable de l’intérêt général. Il devient un négociateur permanent face à ses propres subdivisions.
Et lorsqu’un État commence à négocier continuellement avec qui que ce soit son autorité, il prépare toujours, tôt ou tard, son affaiblissement.
Le Général de Gaulle l’avait compris mieux que quiconque. Il savait qu’un pays peut survivre à bien des crises, mais qu’il ne survit pas à l’effacement progressif de son unité. Il savait également qu’entre la décentralisation maîtrisée et la dilution de la souveraineté nationale, la frontière peut devenir extrêmement fragile lorsque plus personne n’ose fixer de limites.
Derrière la question corse se pose une autre question, plus grave encore : celle de la visibilité extérieure de la France.
Que devient la parole d’un pays lorsque celui-ci donne le sentiment de ne plus savoir définir clairement ce qu’il est ?
Que devient son autorité diplomatique, stratégique ou politique lorsque l’unité nationale paraît sans cesse renégociable ?
Une puissance respectée est d’abord une puissance cohérente d’autant que le monde contemporain n’est pas celui des hésitations institutionnelles. Il est celui du retour des puissances, des États solides, des nations capables d’affirmer leur continuité historique et politique. Pendant que d’autres consolident leur unité, la France donne parfois le sentiment d’organiser méthodiquement sa propre fragmentation, sa propre partition.
Le danger n’est donc pas seulement celui d’une réforme locale. C’est celui d’un engrenage parce qu’une décentralisation sans fin finit toujours par changer de nature : ce qui relevait d’une simple organisation administrative peut progressivement conduire à une dilution de la souveraineté, puis, chez certains, à la tentation sécessionniste ou séparatiste elle-même. Et lorsque l’on habitue peu à peu les citoyens à relever de règles différentes selon leurs territoires, leurs appartenances ou leurs statuts, c’est l’idée même de communauté nationale qui finit par s’effacer au profit d’une forme de « tribalisation ».
À force de céder sur les principes pour préserver des équilibres provisoires, on finit parfois par perdre ce qui rendait ces équilibres possibles : la Nation elle-même.
La France peut adapter son organisation.
Elle peut moderniser ses institutions.
Elle peut reconnaître des particularités.
Mais elle ne peut survivre à la dilution lente de ce qui la fonde :
un seul peuple,
une seule loi fondamentale,
une égalité pleine et entière de tous les citoyens devant la loi,
une seule souveraineté,
une seule République.
Tout le reste n’est pas un progrès, c’est un renoncement !
Nicolas DUPONT-AIGNAN
Président de Debout la France
Candidat à l’élection présidentielle








